En cette période de pré-rentrée parlementaire, les deux responsables politiques français qui s’autoproclament « principal(e) opposant(e) à Macron » viennent de donner au public – lors d’événements qu’ils ont eux-mêmes organisés – de nouvelles preuves irréfutables qu’il n’est pas possible de leur accorder la moindre confiance. Il s’agit bien sûr de :
– Jean-Luc Mélenchon, président de la France insoumise (FI), qui était à Marseille où se tenait l’université d’été de son mouvement, le samedi 25 août 2018.
– Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (RN) qui était, quant à elle, en déplacement à la Foire de Châlons-en-Champagne (Marne), le vendredi 7 septembre 2018.
Dans une première partie, nous avons analysé la nouvelle figure de « patinage politique » de Mme Le Pen en ce mois de septembre 2018.
Dans cette deuxième partie, nous examinons à la loupe la prétendue « insoumission » de M. Mélenchon au vu de ses dernières déclarations lors de l’université d’été de la FI fin août 2018 et lors de sa rencontre avec Macron début septembre.

Disons les choses tout aussi clairement que pour Mme Le Pen. M. Mélenchon estime être un fin politique :
1°) parce qu’il a un talent de tribun qui lui permet de prendre la pose du révolutionnaire indomptable, enflammant les auditoires par des propos à l’emporte-pièces,
2°) parce que, comme le conseillent les spécialistes du marketing politique et de la manipulation mentale, il prend un grand soin d’accompagner ses rodomontades de l’utilisation de formules savamment ambiguës pour permettre de façon perverse à chacun d’entendre et de comprendre ce qu’il souhaite,
3°) et parce qu’il pense que les Français sont suffisamment bêtes pour ne pas remarquer les grosses ficelles ainsi utilisées.
Jusqu’à la fin août 2018, le programme européen de la France insoumise (FI) reposait exclusivement sur la fameuse stratégie « PlanA/Plan B », et plus si affinités…
Le « plan A »
Le « plan A » consistait à prétendre renégocier de fond en comble les traités européens pour qu’ils soient davantage favorables aux intérêts français. Et donc moins favorables aux intérêts des 26 autres États.
Soit dit en passant, cette attitude qui prétend imposer aux autres États membres – et notamment à l’Allemagne – de se soumettre aux desiderata de la France, est le miroir exact de ce que Mélenchon reproche précisément à l’Allemagne de faire.
Si l’on y réfléchit un instant, il s’agit d’une démarche agressive et nationaliste, beaucoup plus conflictuelle et dangereuse que celle consistant à décider d’un divorce à l’amiable comme le propose l’UPR, qui souhaite simplement que chaque État respecte la souveraineté des autres. Ce qui est d’ailleurs la base même du droit international positif et ce qui régit les relations internationales de plus de 80% des États du monde.
On relève ici un bien intéressant paradoxe – Mélenchon affirme être « de gauche » et dénonce ceux qui veulent sortir de l’UE et de l’euro comme étant des « maréchalistes »– fondé :
a) sur une pensée foncièrement nationaliste, qui postule que les intérêts de la France doivent s’imposer à la Finlande, aux Pays-Bas, à l’Allemagne ou à la Slovénie, même s’ils ne conviennent pas à ces pays,
b) et sur une vision du monde européo-centrée, qui considère comme allant tellement de soi que cela ne nécessite aucune réflexion ni remise en question.
Nous sommes donc à des années-lumière de la réflexion stratégique et des analyses de l’UPR, puisque notre volonté de sortir de l’UE, de l’euro et de l’Otan repose sur une pensée internationaliste qui ne fait pas de distinguo entre les peuples du monde. Nous estimons quant à nous qu’il n’y a pas plus de raison de fusionner avec certains peuples qu’il n’y en a d’en rejeter autres. Nous analysons l’idée selon laquelle l’Europe devrait s’unir contre le reste du monde comme une idée historiquement datée, dangereuse et totalement anachronique au XXIe siècle.
Quoi qu’il en soit, il y a un hic dans le « plan A » de Mélenchon. Toujours le même. À savoir que, comme l’ont prouvé soixante ans d’histoire de « construction européenne », un détricotage des traités européens en notre faveur est totalement impossible à obtenir – nous l’avons rappelé dans la partie 1.
Et pourquoi donc ? Tout bonnement parce qu’un tel accord nécessite l’unanimité des États-membres de l’UE en vertu de l’article 48 du traité sur l’Union européenne. Détail que Mélenchon se refuse bec et ongles, depuis des années, à expliquer aux Français qui lui font confiance !
Pour que le « plan A » puisse produire un résultat concret, il faudrait donc que tous les autres États acceptent de nuire à leurs intérêts nationaux en revenant sur des compromis anciens qui les favorisaient et qu’ils avaient obtenus de haute lutte dans d’interminables « marathons » de négociation. Et tout cela pour quelle raison ? Uniquement pour faire plaisir à la France ! Autant rêver.
Du reste, de Georges Pompidou à Emmanuel Macron, tous les présidents de la République française ont essayé de réorienter la construction européenne dans un sens plus favorable aux intérêts français et s’y sont tous cassé les dents. Tous.
Le « plan B »
Quant au fameux « plan B », il a fait couler autant d’encre et de salive que l’Arlésienne.
En réalité, le coup de génie de Mélenchon fut d’avoir proposé un « plan B » dont le contenu était si flou et avait fait l’objet de déclarations si contradictoires que chacun y mettait ce qu’il voulait. Il y avait autant de « plans B » que de responsables à la FI, et presque autant que de militants !
Pour certains, il s’agissait, c’est sûr, de sortir de l’UE. Que nenni ! disaient les autres, il ne s’agissait que d’un « plan A » plus exigeant. Vous n’y êtes point du tout se récriaient les troisièmes, le « plan B » consistait à « ne plus respecter les traités ». Pas exactement renchérissaient les quatrièmes, il s’agissait de « désobéir au cas par cas ».
On se serait cru dans une fable de La Fontaine : tout le monde était certain qu’il avait raison quand son voisin se trompait. Aucun ne voyait venir la morale finale de la fable : à savoir que tous seraient grugés !

Toute cette mascarade aurait pu être franchement amusante si le bien-être et la liberté des Français n’étaient pas en jeu !
Et s’il ne s’agissait pas de droit international, dont le non-respect par la France engendrerait à coup sûr des conflits majeurs entre pays européens et une souillure honteuse jetée sur l’image internationale de notre pays.
Rappelons aussi que l’article 5 de notre Constitution fait du président de la République « le garant du respect des traités ». Si ledit président de la République commençait à piétiner ouvertement les traités européens, les parlementaires pourraient fort bien entamer une procédure de destitution en application de l’article 68 de cette même Constitution. Et si cette procédure n’allait pas jusqu’à son terme, faute d’avoir les majorités qualifiées nécessaires, rien n’empêcherait soixante parlementaires de saisir le Conseil constitutionnel pour censurer des lois – notamment des lois de finance – bafouant ouvertement nos engagements européens.
C’est dire à quel point une politique systématique de « désobéissance aux traités » se heurterait à des obstacles constitutionnels et aboutirait très vite à une crise de régime – sans même parler du conflit ouvert avec nos partenaires européens et du discrédit de la parole de la France dans le monde !
Le vrai plan de Mélenchon : le « plan T »
Devant l’accumulation des interrogations, des impasses et des contradictions que suscitait son énigmatique « plan B », Mélenchon a fini par jeter l’éponge. Dans son discours à l’université d’été 2018 de la FI, il l’a officiellement abandonné, laissant ses troupes coites et désemparées. Tous ont été grugés comme l’aurait conclu la morale de La Fontaine. (cf. Entretien d’actualité n° 69 de François Asselineau, entre 1h02min33 et 1h15min21 )
Reléguant sans prévenir le « plan B » aux oubliettes, Mélenchon a par ailleurs appelé les Français à transformer les élections européennes de l’an prochain en un « référendum anti-Macron ».

Cette stratégie présente certes l’avantage, pour Mélenchon, d’envisager une alliance avec le PS ultra-européiste, voire avec les quelques députés LR qu’il avait conviés à cette université.
Mais cette stratégie a le « léger » inconvénient de duper une nouvelle fois les Français, en leur cachant volontairement que Macron n’est que l’employé d’une oligarchie qui gouverne la France contre ses intérêts et contre son peuple. Si Mélenchon consent à taper sur la Commission européenne à l’occasion, c’est toujours de façon superficielle et inoffensive, et en focalisant toujours les griefs sur les dirigeants français, coupables selon lui d’être trop respectueux des institutions européennes.
Ce tour de passe-passe lui permet de dissimuler le rôle précis des institutions et des traités européens dans la conduite de toutes les politiques menées, et de cacher sciemment aux Français que le locataire de l’Élysée et sa majorité n’ont juridiquement pas d’autre choix que d’obtempérer à Bruxelles, Francfort et Washington, peu importe que les médias français les classent comme étant « de droite » ou « de gauche ».
Ainsi donc, et comme nous l’avions déjà analysé, les événements montrent que Mélenchon collectionne décidément les changements de caps, comme certains collectionnent les timbres ou les amendes de stationnement. En réalité, le seul cap qui ne varie jamais chez Mélenchon, c’est son refus obstiné de faire de l’éducation populaire, d’expliquer aux Français le fond des choses et les causes premières de leur asservissement et de leur appauvrissement collectif.
Osons espérer que même les défenseurs les plus zélés de Mélenchon conviennent en leur for intérieur que tout cela n’est guère reluisant pour un ancien candidat à la présidence de la République, qui prétend incarner l’opposition la plus déterminée à Macron.
Il est clair, en tout cas, que le projet vacillant, non abouti et hasardeux de la FI, s’il avait les moyens d’être mis en place, entraînerait la France, si l’on ose dire, à se « Plan T ».
Mais il y a pire encore que se tromper : c’est trahir sciemment les gens qui vous font confiance.
Derrière les coulisses
De ce point de vue, les jours suivant l’université d’été de la FI ont fourni aux électeurs de Mélenchon matière à réflexion.
Car, moins de deux semaines plus tard, le vendredi 7 septembre 2018, Mélenchon, député de la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône, a croisé « par hasard » le président de la République en pleine nuit sur un trottoir de Marseille.
Les naïfs penseraient qu’une telle rencontre fortuite aurait été électrique. Car enfin ! Emmanuel Macron n’avait-il pas été vilipendé dans des termes très durs par Mélenchon depuis des mois ?
Quelques jours auparavant, lors de son discours du 25 août 2018 prononcé à l’université d’été et lors d’entretiens de presse précédant l’événement, le président de la FI s’était même « déchaîné » (pour reprendre l’expression de France Info).

Il avait lancé que Macron et le patron d’En Marche, Christophe Castaner sont « des menteurs, des hypocrites, des faux-culs ».
Il avait annoncé qu’il allait « mettre une raclée à Macron » lors des élections européennes.
Il avait dit que « M. Macron n’existe pas, il est juste le petit copiste de la Commission européenne ! »
Il avait qualifié Macron de « M. Je-sais-tout », un « menteur », un « grand enfumeur public »qui a décidé« de faire l’Europe en défaisant la France ».
Il avait promis : « On va envoyer un commando de combat au Parlement européen ».
Et quelques heures encore avant leur rencontre nocturne sur le trottoir, Mélenchon avait vociféré devant ses troupes marseillaises : « Le plus grand xénophobe qu’on ait, c’est quand même lui, monsieur le président de la République française ».
On allait donc voir ce qu’on allait voir !

Eh bien, on a vu !
Car aujourd’hui, grâce à la magie des téléphones portables, tout un chacun peut démasquer les secrets d’alcôve cachés dans les coulisses, et en mettre la preuve sur la place publique. Détail que Mélenchon avait oublié.
Et qu’a-t-on vu dans les coulisses ?
À la surprise générale, le public médusé a découvert que le champion auto-proclamé du « référendum anti-Macron », le chef du « commando de combat » lancé à l’assaut du Parlement européen, le grand dénonciateur des « menteurs, des hypocrites, des faux-culs » et du « grand enfumeur public » qu’est Macron, s’est dégonflé comme une vulgaire baudruche à la seconde même où il a rencontré… Macron sur le trottoir.
Prenant la pose d’un domestique fautif, balbutiant d’un air gêné et parlant d’une voix blanche, il s’est montré de la plus grande déférence vis-à-vis de son interlocuteur, le laissant volontiers lui couper la parole, et n’exprimant aucune objection quand Macron a affirmé que Mme Le Pen était sa plus grande opposante.
Plus obséquieux encore, il est allé jusqu’à renier ses propres propos, en qualifiant « d’exagération marseillaise » la qualification de « plus grand xénophobe qu’on ait » dont il avait affublé Macron, quelques heures auparavant devant ses troupes.
Tant de duplicité vis-à-vis des Français et tant de veulerie à l’égard de Macron a quelque chose de fascinant.

L’échange s’est conclu par une poignée de mains chaleureuse, ponctuant une rencontre qui le fut, finalement, tout autant.