
La fonction publique et les services publics français subissent depuis des années des chocs violents et répétés visant à les « réformer » conformément aux injonctions de la Commission européenne. Il en résulte des suppressions massives de postes et un effondrement de la qualité des services rendus à la population.
De même, les conditions de travail de l’ensemble des fonctionnaires ne cessent de se détériorer, entraînant un désespoir collectif dont l’ampleur est sans doute inédite depuis l’Occupation. Ce désespoir est accentué par les difficultés à comprendre la signification profonde de la « modernisation » de l’État, ses méthodes implacables, mais subtiles, ses buts et surtout ses acteurs impitoyables agissant dans l’ombre.
Les changements permanents auxquels sont soumis l’Éducation nationale et ses personnels enseignants constituent un parfait exemple de cette « modernisation » à marche forcée.
Près de 70 % des enseignants ont déjà songé à quitter le métier, selon un sondage de l’IFOP réalisé en 2014.
Ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas. Dans le secondaire (collèges et lycées), les démissions ont pratiquement été multipliées par deux ces dernières années, passant de 536 en 2012-2013 à 1 012 en 2015-2016, avec un triplement pour les professeurs stagiaires.
Toutefois, les démissions ne rendent pas compte de l’ampleur du phénomène de fuite. De nombreux enseignants font leur reconversion en interne dans l’Éducation nationale ou dans le reste de la fonction publique.

Introduction — Le métier d’enseignant en grave crise
Non seulement les personnels déjà en poste tendent à vouloir le quitter, mais de surcroît le métier attire de moins en moins.
Malgré la situation de crise économique et la persistance d’un chômage très important, le nombre de candidats aux concours du secondaire s’est effondré de 32,5 % entre 2008 et 2017, passant de 37 000 à 25 000.
Il en résulte que 1 600 postes prévus au concours n’ont tout simplement pas été pourvus (17 %) en 2017. Dans les lycées professionnels, la situation est pire encore et conduit les experts à constater que « l’enseignement professionnel souffre d’une pénurie grave d’enseignants » (28 % de postes non pourvus dans les matières professionnelles). Le phénomène est désormais structurel.
Cette crise profonde a été volontairement organisée à partir de 2010, avec le durcissement des conditions d’accès au concours. Alors qu’il fallait auparavant un bac + 3 pour le passer, il faut désormais un bac + 5 pour accéder — en cas de réussite — à un métier en constante paupérisation. Le salaire des enseignants s’est en effet effondré et tend désormais à se confondre avec le SMIC.

Pour ne pas arranger les choses, les conditions de travail se sont sévèrement dégradées. Selon les chiffres mêmes du ministère de l’Éducation nationale, le temps de travail des enseignants était de 41 heures 17 minutes par semaine en moyenne dans le secondaire en 2010, et ce sans tenir compte du travail fourni durant les vacances scolaires (18,5 jours en moyenne).
Depuis, leurs tâches n’ont cessé de s’alourdir, comme le constatait déjà en 2012 un rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale en soulignant l’avis unanime des inspecteurs, des chefs d’établissement et des enseignants sur ce point.
Dans ce contexte, le niveau des élèves ne cesse de se dégrader. Ces derniers sont de plus en plus connectés à des médias de masse les incitant au laisser-aller, à un individualisme forcené, à l’incivilité et à la violence.
Les violences verbales et physiques ainsi que la démotivation des élèves sont en constante augmentation, en particulier dans les lycées professionnels. Il en résulte, selon une étude du ministère de l’Éducation nationale, que les professeurs sont plus exposés aux risques psychosociaux que les autres cadres du public et du privé.
Le métier d’enseignant avait pourtant longtemps été à la pointe du progrès social en matière de conditions de travail. L’obligation légale pour l’employeur d’assurer un suivi médical annuel des personnels était alors sans objet. Toutefois, cette pratique persiste malgré la forte dégradation des conditions de travail et la crise du métier.
Les enseignants sont l’une des seules professions à ne pas bénéficier d’une véritable médecine du travail. De ce fait, la dégradation massive de leur santé est occultée.
Cette situation sera amenée à se détériorer fortement dans les années qui viennent. Les suppressions de postes relatives ou absolues impliquant un durcissement de la charge et du temps de travail vont être poursuivies et amplifiées malgré l’augmentation constante du nombre d’élèves depuis 2009, notamment dans le second degré.
Pire encore, il est prévu notamment de donner aux chefs d’établissement la possibilité de recruter directement les professeurs et donc également de les muter ou de les exclure, alors que, jusque-là, ils bénéficiaient d’une relative sécurité liée à la gestion centrale de leur carrière (voir à ce sujet le rapport CAP 22 publié pendant l’été 2018).
Le durcissement des conditions de travail devrait tout particulièrement toucher les lycées professionnels, qui font face à une nouvelle réforme. Ses contours ont été dessinés par l’Institut Montaigne, un think tank patronal dont l’actuel ministre de l’Éducation nationale est très proche. Elle vise notamment à préparer le transfert des professeurs des lycées professionnels vers les Régions, où ils seront à la merci des baronnies locales avant d’être privatisés, comme c’est actuellement le cas pour les agents techniques, ouvriers et de service (TOS) des collèges et des lycées.
À terme, ce sera également le cas de leurs collègues des lycées généraux, tandis que les professeurs de collège seront transférés aux départements, et les professeurs du primaire aux communes ; c’est la perspective qui est ouverte avec la réorganisation régionale des académies transformées en échelon stratégique pour la mise en œuvre de la politique éducative.
Cette politique régressive est facilitée par la précarité professionnelle croissante des enseignants. En effet, la crise du recrutement de titulaires ainsi que les démissions et les reconversions entraînent mécaniquement une augmentation du nombre de contractuels sous-payés, non formés et précaires.
Leur proportion a pratiquement doublé. Ils représentaient 4,5 % des enseignants du secondaire en 1987, pour atteindre près de 8 % en 2017. Ils seront sans doute beaucoup plus nombreux à l’avenir du fait de l’aggravation de la crise du recrutement de titulaires, des phénomènes de fuite, de l’encouragement des départs et de la volonté affichée de généraliser les emplois contractuels dans l’ensemble de la fonction publique. Dans certains établissements, il arrive que, désormais, plusieurs équipes pédagogiques soient entièrement constituées de contractuels.

I. L’effet dévastateur du nouveau management public
Loin de constituer une évolution spontanée, la grave crise du métier d’enseignant doit être resituée dans le contexte plus vaste du nouveau management public (NMP) qui se généralise dans les services publics à partir des années 1990 et dans la fonction publique depuis les années 2000.
Ce NMP est la transposition dans le secteur public des méthodes d’organisation et de réorganisation internes des multinationales américaines. Il vise à démanteler l’État français de l’intérieur (privatisations, suppressions massives de postes) et à introduire dans ce qu’il en reste une gestion dure des personnels sous couvert de rationalisation et de réduction des coûts.
Le NMP est principalement conçu et mis en œuvre par des cabinets privés multinationaux de consultants, en particulier les quatre géants mondiaux surnommés les « Big Four » : Deloitte (États-Unis), PwC (Royaume-Uni), Ernst & Young (Royaume-Uni) et KPMG (Pays-Bas). Ils sont les navires amiraux d’autres multinationales du conseil de moindre importance, mais dont les méthodes sont identiques, et l’influence tout aussi redoutable.
L’ascendant de ces cabinets sur le secteur public français est particulièrement surprenant compte tenu de leur réputation plus que sulfureuse dans le monde entier.
En principe, le métier de base de ces cabinets de consultants est double : d’une part, évaluer (auditer) et certifier la comptabilité des grands groupes multinationaux, et, d’autre part, conseiller ces derniers pour ce qui est de l’organisation de leurs ressources humaines et financières ainsi que de la définition de leurs stratégies de développement.
C’est aux Big Four que font systématiquement appel toutes les grandes multinationales dans tous les secteurs, qu’il s’agisse des médias et du divertissement (WarnerMedia, Viacom, The Walt Disney Company), de l’économie numérique (Facebook, Google, Amazon), de l’informatique (Apple, Microsoft) ou encore de l’industrie (PepsiCo, ExxonMobil) et de la finance (Goldman Sachs, American Express).
Les « quatre grands » se seraient partagé l’ensemble de la planète, la France étant l’un des territoires privilégiés d’Ernst & Young.
Si les entreprises multinationales peuvent être considérées comme les « armées » de la mondialisation et les grandes banques internationales comme leurs « bataillons logistiques », alors les Big Four en sont dans une certaine mesure les « états-majors » du fait de leur rôle stratégique d’évaluation et d’orientation. Il est d’ailleurs courant que les dirigeants des multinationales se retrouvent à la tête des grands cabinets de conseil et inversement.
Ce mélange des genres est à l’origine de scandales retentissants qui ont montré à quel point la réalité des Big Four était éloignée de leur image aseptisée de rigueur gestionnaire. De spectaculaires procès ont ainsi récemment révélé leurs responsabilités dans le trucage des comptes de grandes entreprises et l’embellissement de leurs résultats, sur fond de corruption à grande échelle.
Ces trucages sont, par exemple, à l’origine de l’immense scandale qui a provoqué la faillite du géant américain de l’énergie Enron en 2001, puis l’année suivante celle de la multinationale du conseil Arthur Andersen, dont les filiales ont ensuite été absorbées par le cabinet Ernst & Young.
Pour cela, les Big Four sont parfois considérés par les observateurs comme des entités dont l’ADN est la fraude.
Outre le maquillage comptable, l’une des grandes spécialités des Big Four est d’organiser une évasion fiscale massive en faveur des multinationales. Les consultants auscultent et traquent les moindres failles des réglementations nationales pour permettre à leurs clients d’échapper aux impôts et taxes. Ici, pour filer la métaphore militaire, ils combinent à leur fonction d’« état-major » des grandes firmes transnationales celle de « forces spéciales » infiltrant les « rangs ennemis ».
En effet, les grands cabinets de consultants ne se contentent pas de jouer avec les réglementations ; ils interviennent également en amont dans leur élaboration même. Ils s’y prennent de trois manières selon un rapport du Parlement britannique. D’une part, ils font intervenir des parlementaires « amis » qui feront adopter des dispositifs législatifs favorisant l’évasion fiscale. D’autre part, ils recrutent d’anciens hauts fonctionnaires pour exploiter les réseaux de ces derniers dans l’administration. Enfin, les grands cabinets infiltrent directement les ministères, comme le reconnaît d’ailleurs le cabinet Ernst & Young.
C’est pourquoi les spécialistes de la fiscalité et de la comptabilité qualifient ces cabinets de consultants de « mafia » et de « rois de la triche ». Plus grave encore, les chercheurs les plus avisés ne parviennent pas à identifier leurs actionnaires et leurs propriétaires réels ; le cabinet Ernst & Young est réputé le plus opaque.
Le travail des Big Four est particulièrement efficace puisque les pertes fiscales des États de l’Union européenne sont évaluées à 1 000 milliards d’euros par an.
En France, l’évasion fiscale dépasserait de très loin 80 milliards d’euros par an selon les estimations les plus récentes, soit un montant bien supérieur à celui de l’ensemble du déficit public, soit 74,9 milliards d’euros. Ainsi, les grands cabinets de consultants sont-ils les principaux responsables de l’appauvrissement dramatique des finances publiques au profit des actionnaires et des propriétaires des grandes multinationales.
Sans l’évasion fiscale, il n’y aurait ni déficit public ni austérité, et donc pas de justification pour démanteler les services publics et la fonction publique.
L’ironie de la situation en France — et ailleurs — est que les Big Four, principaux responsables de l’évasion fiscale et du déficit public, sont en même temps ceux qui conçoivent et mettent en œuvre le démantèlement de l’État et la paupérisation des fonctionnaires au nom de la réduction des coûts.
Cette politique de démantèlement se déploie en deux temps qui se succèdent inlassablement.
Dans un premier temps, les gouvernements sont « incités » à commander aux cabinets de consultants de vastes évaluations (audits) des finances publiques et de l’organisation de l’État qui, invariablement, concluent à une situation de faillite financière et de mauvaise organisation administrative.
Dans un second temps, les grands cabinets de consultants proposent leurs services à l’État pour l’aider à tailler dans les finances et la fonction publiques, c’est-à-dire mettre en œuvre le nouveau management public.
En France, cette démarche en deux temps est brutalement généralisée en 2007 avec la mise en place de la révision générale des politiques publiques (RGPP), devenue en 2012 modernisation de l’action publique (MAP). Sur les seules années 2006-2012, ce ne sont pas moins de 114,37 millions d’euros qui seront engloutis par l’État dans le paiement de prestations de conseil à de grands cabinets multinationaux, principalement américains, pour orchestrer cette thérapie de choc en France.
C’est à partir de cette période que les hauts fonctionnaires de l’État formés à l’École nationale d’administration (ENA) sont marginalisés au profit de consultants privés issus d’écoles de commerce. L’ensemble des ministères est désormais cannibalisé par ces agents très discrets, notamment ceux des Big Four.
Le ministère de l’Éducation nationale n’échappe pas à la démarche en deux temps consistant à commander des évaluations aux grands cabinets de conseil, puis à recruter leurs agents. Par exemple, c’est à Ernst & Young qu’il est fait appel pour auditer le « campus numérique » regroupant les universités françaises.
De même, et pour ne prendre qu’un exemple, M. Jérôme Fabry, directeur des projets du très stratégique Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique (SGMAP — service relevant du Premier ministre), est, en réalité, directeur associé du cabinet Ernst & Young-Parthenon. Côté face, il est un haut fonctionnaire qui participe à la « réorganisation » de l’Éducation nationale, où il a travaillé notamment sur la réforme de l’éducation prioritaire, l’école numérique et l’évaluation de la politique de lutte contre le décrochage scolaire. Côté pile, il intervient sous la casquette d’Ernst & Young lorsqu’il s’agit de dessiner les perspectives de profit que peuvent faire les fonds d’investissement dans l’enseignement supérieur, tout en étant le référent du candidat François Fillon lors de la campagne présidentielle de 2017.
Ce sont ainsi des cabinets de conseil considérés comme totalement « opaques », qualifiés de « fraudeurs », de « mafias », voire de « rois de la triche », qui ont désormais la haute main sur l’État français. La Cour des comptes elle-même déplore que « la capitalisation d’expérience de certains cabinets fortement implantés dans différentes administrations leur donne une vision transversale des chantiers interministériels qu’aucun service de l’État ne possède ».
En d’autres termes, l’infiltration de l’État par les consultants a atteint une telle ampleur que ces derniers ont une vision globale que l’État lui-même ne possède plus.
Ces cabinets sont régulièrement dénoncés et condamnés en justice dans le monde entier, mais leur présence dans les rouages intimes de l’administration survit à toutes les alternances politiques et garantit l’implacable constance du NMP.

II. Le nouveau management public au quotidien
Dans sa pratique quotidienne, le NMP s’appuie largement sur l’œuvre de Machiavel et les grands textes de stratégie militaire ainsi que la manipulation du langage. Partout et à tous les niveaux du secteur public, une armée de consultants s’active à briser toute résistance, tout esprit de service public et tout sens de l’État par la ruse, la dissimulation et la furtivité.
La méthode du « diviser pour régner » a été revisitée par le management moderne et vise d’abord à opposer les personnels et les usagers. Bien qu’étant les premières victimes du NMP, les personnels sont jetés en pâture à la colère légitime de la population face à des services publics de plus en plus dégradés par celui-ci.
Elle vise ensuite à introduire de la compétition à l’intérieur même des services en les fragmentant en unités administratives autonomes afin de briser l’esprit de corps et les solidarités induites par l’appartenance à une même institution.
Elle vise également à accentuer les clivages verticaux entre un encadrement auquel est déléguée la gestion de terrain du NMP et les subordonnés qui la subissent.
Elle vise enfin à fragmenter les personnels horizontalement à travers l’individualisation des carrières et la rémunération à la « performance », c’est-à-dire à la collaboration sans réserve au NMP dans l’espoir d’échapper individuellement à ses effets les plus durs.
Dans les établissements scolaires, les résultats de cette méthode sont déjà sensibles. C’est le cas avec la diffusion des résultats des établissements dans les médias afin de les mettre en concurrence et de légitimer la mise sous tension des personnels. De même, les enseignants sont souvent abandonnés par leur hiérarchie à la vindicte d’élèves et de parents qui constatent le délitement constant de l’Éducation nationale.
La nouvelle autonomie pédagogique des établissements, quant à elle, amène les équipes disciplinaires à se disputer des dotations horaires de plus en plus maigres. L’autonomie à venir des chefs d’établissement dans le recrutement des enseignants — qui implique également une autonomie dans leur mutation, voire leur exclusion — se traduira immanquablement par une course à la soumission dans l’espoir de préserver sa place.
Le NMP intègre parfaitement la souffrance et le désespoir produits par ses pratiques implacables. Ce désespoir et cette souffrance ont été modélisés par la « courbe du deuil » rendue tristement célèbre comme symbole des années noires à France Télécom/Orange. Distribuée au milieu des années 2000 à l’encadrement de l’entreprise par des consultants, elle est censée rendre compte des réactions des personnels face aux changements radicaux d’organisation et à un plan visant à pousser à la démission par tous les moyens les agents possédant le statut de fonctionnaire.
La courbe indique les réactions successives suivantes : sidération, déni, colère, marchandage, dépression, acceptation, investissement. Elle définit ainsi les différentes phases d’un reformatage psychique censé transformer progressivement le rejet du « changement » en son acceptation enthousiaste. L’une des fonctions de cette courbe et de son jargon pseudo-scientifique est d’anesthésier la conscience des managers dans la gestion impitoyable des personnels. Elle leur indique que, certes, leurs subordonnés souffriront et passeront par une période de dépression plus ou moins grave, mais que cette dernière aboutira nécessairement à un assentiment libérateur.
La multiplication des tentatives de suicide et des suicides à France Télécom/Orange n’avait toutefois pas été prévue par la courbe.
La « courbe du deuil » poursuit malgré tout son chemin puisqu’en 2010 elle est distribuée aux cadres de France Télévisions par un cabinet de consultants. Mieux encore, dans un guide destiné à l’ensemble des personnels d’encadrement de l’État daté de 2017, le ministère de la Fonction publique précise que « la “courbe du deuil” est un processus naturel par lequel passe un collaborateur qui fait face à un changement dans le cadre professionnel ».
Autre méthode, la double injonction paradoxale (double bind) consiste à déstabiliser psychiquement l’individu en lui imposant des exigences incompatibles entre elles. Chez les enseignants, elle prend notamment la forme très classique d’un programme très lourd qu’il faut impérativement réaliser (sous peine de pénaliser les classes d’examen), mais dans un temps qui rend impossible son bouclage.
Elle prend également la forme d’une sommation à accroître la réussite des élèves (ce qui implique une mise au travail souvent mal acceptée, source de conflits avec eux), tout en les sommant d’être bienveillants (les conflits avec les élèves étant considérés comme le signe d’une défaillance pédagogique de l’enseignant).
Dans la guérilla psychologique contre les professeurs, la culpabilisation constitue une arme de choix. La baisse évidente du niveau des élèves leur est systématiquement attribuée alors qu’elle résulte de facteurs qui leur échappent totalement et dont ils sont eux aussi les victimes.
C’est le cas des réformes nombreuses et brutales qui déstabilisent en permanence les établissements scolaires et ne permettent plus d’y étudier convenablement. Leur visée purement comptable, avec un habillage éducatif a posteriori, explique largement leur effet pédagogique dévastateur.
Par exemple, la réforme des bacs professionnels a été lancée en 2009 contre l’avis de l’Inspection générale de l’Éducation nationale, du Conseil supérieur de l’Éducation nationale et de l’écrasante majorité des enseignants, des parents et des lycéens. La suppression d’une année de scolarité dans le cursus des bacs professionnels qui en comptait quatre, combinée à l’interdiction des redoublements au collège, a eu une conséquence désastreuse sur la crédibilité des diplômes et sur le niveau des élèves de lycée professionnel que chaque professeur constate dans sa pratique quotidienne.
L’impact dévastateur des réformes est démultiplié par les dégâts cognitifs de la surexposition croissante des jeunes aux écrans et le fait qu’ils sont frappés de plein fouet par les difficultés socio-économiques actuelles.
La baisse générale du niveau scolaire vient également justifier l’injonction incessante à changer de pratiques professionnelles pour amener les professeurs à être plus performants. La succession erratique des innovations pédagogiques, l’élargissement constant des missions et les réorganisations permanentes marginalisent de plus en plus la transmission des savoirs dans les pratiques professionnelles des enseignants. Ainsi, c’est le cœur même de leur métier qui est déstabilisé.
Il en résulte qu’ils sont transformés en apprentis permanents totalement infantilisés. Cette méthode de « déprofessionnalisation » est assez largement utilisée dans l’ensemble du secteur public et dans les entreprises privées où elle est surnommée « secouer le cocotier » par les managers. Elle produit un sentiment de « précarité subjective », source de peur et de soumission, malgré la solidité objective du statut de certains personnels (CDI dans le privé, fonctionnaires).
Afin de neutraliser les réactions des enseignants face à la dégradation de leurs conditions de travail, il leur est systématiquement suggéré de comparer leur situation à d’autres plus dégradées. C’est ainsi que les professeurs qui ont à se plaindre de leurs conditions de travail s’entendent dire qu’en banlieue c’est pire, tandis que leurs collègues de banlieue se voient rétorquer qu’en banlieue parisienne c’est encore pire. Quant aux enseignants de la banlieue parisienne, il leur est répliqué qu’aux États-Unis, où les lycéens viennent parfois armés, la situation est bien pire.
Dans le même registre, l’institution utilise une technique assez sophistiquée consistant, au lieu d’attaquer frontalement un enseignant, à l’inviter à critiquer lui-même son travail. La plupart des professeurs se laissent prendre en jouant sincèrement le jeu de l’autocritique dans un état d’esprit constructif et honnête. Ils ont ensuite la mauvaise surprise de retrouver mot pour mot leurs propres critiques dans la justification d’une mauvaise note pédagogique ou administrative.
L’enseignant est ainsi amené à se sanctionner lui-même. S’il ne le fait pas, il est jugé incapable d’avoir du recul sur ses pratiques professionnelles.
L’accentuation de la pression hiérarchique au nom de la performance individuelle est d’ailleurs rendue furtive par le recours à des intitulés sympathiques. Les entretiens d’évaluation avec les chefs d’établissement sont devenus d’anodins « rendez-vous de carrière », tandis que les inspecteurs sont présentés comme des « conseillers pédagogiques ».
Ces différents dispositifs, dont la liste est loin d’être exhaustive, visent essentiellement à saturer le mental des personnels et à les déstabiliser psychiquement. Il s’agit de les empêcher de prendre conscience de la violence dont ils sont victimes, de la déstructuration de leur travail et des perspectives dégradées qui les attendent s’ils ne font rien.
Ces dispositifs à l’œuvre partout dans la fonction publique produisent de la désorganisation, du chaos et un effondrement de la qualité des services publics très coûteux à long terme pour la collectivité.
Le prix humain effroyable du NMP est désormais très largement documenté dans la littérature scientifique, et sans doute les Français n’ont-ils jamais autant souffert depuis l’Occupation.

III. L’effroyable prix humain du nouveau management public
Les situations de détresse psychologique, d’épuisement professionnel (burnout) et d’atteintes physiques (insomnies, migraines, troubles musculo-squelettiques…) ont explosé. Elles ont abouti à une multiplication inquiétante des suicides. C’est le cas en particulier à France Télécom/Orange, où les suicidés sont souvent des employés ayant le statut de fonctionnaire. C’est sur eux que se sont exercées les pressions les plus dures et les plus violentes afin de les pousser à la démission et de les remplacer par des contractuels.
Mais les suicides touchent également les entreprises publiques comme la SNCF, La Poste ainsi que la fonction publique hospitalière, la police nationale et la gendarmerie, les pompiers, l’Office national des forêts et pratiquement toutes les administrations. Le traitement médiatique fragmentaire et parcimonieux de ce phénomène empêche l’opinion de prendre la mesure de son ampleur, inédite. C’est pourquoi un syndicat a décidé au début de l’année 2017 de mettre en ligne une carte des suicides au travail.
Les immolations par le feu devant ou sur les lieux de travail en disent long sur la violence exercée sur les personnels, le désarroi face à une tyrannie insaisissable, la destruction des solidarités entre collègues et l’affaiblissement des syndicats.
Concernant l’Éducation nationale, une vaste enquête publiée en 2017 sur les chefs d’établissements scolaires souligne que 84,5 % des personnels de direction déplorent la succession rapide des réorganisations du système éducatif. Cette situation se traduit par des cas d’épuisement professionnel pour un quart d’entre eux, dont 14,5 % relèvent de soins cliniques.
La situation n’est pas meilleure chez les inspecteurs de l’Éducation nationale. Une enquête de 2016 fait apparaître que 96 % d’entre eux « expriment un sentiment de stress de plus en plus fréquent ». Conséquence logique, 60 % des inspecteurs ressentent un état de fatigue chronique, tandis que 23,33 % présentent une présomption d’épuisement professionnel.
Chaque année scolaire est émaillée par le suicide de plusieurs dizaines d’enseignants, que ce soit de manière discrète (comme Vincent, 27 ans, professeur stagiaire dans un collège de Toulouse, qui s’est jeté sous un train en 2016) ou spectaculaire (comme Lise, 44 ans, professeur de mathématiques dans un lycée de Béziers, qui s’est immolée par le feu dans la cour de son établissement en 2011).
Le ministère de l’Éducation nationale faisait état de 52 suicides durant l’année scolaire 2008‑2009, soit un suicide de professeur par semaine. Ces données, sans doute minorées, n’ont pu que s’accroître du fait de la dégradation constante des conditions de travail depuis cette période.
Le lien avec la situation professionnelle est souvent avéré (témoignages de collègues, lettres, dernières paroles prononcées…), mais l’administration évoque systématiquement des problèmes privés pour se dégager de toute responsabilité. Ce n’est que lorsque les preuves sont accablantes qu’elle la reconnaît.
Les enseignants déclarent à 54 % être ou avoir été en situation d’épuisement professionnel, selon un sondage de l’IFOP de 2014. Les difficultés du métier se manifestent par une fragilisation rendant les enseignants plus exposés à des affections courantes. Dans ce contexte, les spécialistes considèrent que les arrêts maladie constituent un bon indicateur de la souffrance au travail, même si tous les arrêts maladie ne sauraient être liés exclusivement à des causes professionnelles.
Les congés pour maladie constituent près de 90 % des causes non professionnelles d’absence chez les enseignants. Leur durée moyenne était en 2012-2013 de 17,2 jours, soit nettement plus que celle des personnels non enseignants de l’Éducation nationale (12,8 jours). Cette durée est plus longue encore pour les enseignants des zones d’éducation prioritaire, pourtant plus jeunes, ce qui montre bien une corrélation certaine avec les conditions de travail.
De même, 41,8 % des enseignants du second degré ont été en arrêt maladie au moins une fois dans l’année, contre 47,6 % pour leurs collègues travaillant en zone d’éducation prioritaire.
Face à la dégradation dramatique des conditions de santé et de travail de ses agents, l’administration — gangrenée par les cabinets multinationaux de consultants et les think tank qui en sont les porte-voix — réagit de manière implacable par une politique qui ne pourra qu’accentuer la dégradation des conditions de travail.
La mise en place d’une journée de carence dans l’ensemble de la fonction publique à compter du 1er janvier 2018 au nom de l’égalité avec le privé résulte d’une recommandation de l’Institut Montaigne. Concrètement, cela signifie que tout arrêt maladie se traduit par le retrait d’une journée de salaire, une mesure qui vise à faire baisser le nombre d’arrêts de travail, d’une part, et à générer à terme 300 millions d’euros d’économie d’autre part.
L’Institut Montaigne propose également la suppression de plusieurs dizaines de milliers de postes dans la fonction publique. Proposition qui a déjà été reprise par le gouvernement. Les préconisations visant à allonger la durée du travail de l’ensemble des fonctionnaires de deux heures et demie par semaine et à mettre en place trois jours de carence seront à n’en pas douter bientôt concrétisées.
En effet, après la thérapie de choc de 2007 qui avait brutalement marqué la généralisation du NMP et l’infiltration de toutes les administrations par des consultants issus de grands cabinets multinationaux, le gouvernement récidive de manière plus dure encore avec une violence assumée et revendiquée. Un Comité action publique 2022 (CAP 22), dont l’un des membres éminents n’est autre que M. Laurent Bigorne, le directeur de l’Institut Montaigne, mis en place pour de nouveau réformer l’État, a rendu son rapport. Celui-ci vise à supprimer d’ici à 2022 120 000 fonctionnaires (dont 50 000 dans la fonction publique d’État) et à réduire la dépense publique de plus de 50 milliards d’euros.
Sans surprise, le gouvernement a annoncé sa volonté de reprendre l’essentiel des mesures préconisées par le CAP 22, à commencer par le dynamitage de la fonction publique. Il s’agira notamment de marginaliser les fonctionnaires par le recrutement massif de contractuels dans les administrations et par l’incitation vigoureuse des titulaires à démissionner en nombre.
Si, dans sa communication, le gouvernement insiste sur les incitations financières — la carotte — destinées à pousser les fonctionnaires dehors, il se garde bien d’évoquer trop ouvertement les contraintes — le bâton — qui seront exercées sur eux en ce sens, notamment dans l’Éducation nationale. Plusieurs mesures annoncent une gestion plus dure des enseignants, comparable à celle qui avait prévalu durant les années noires de la vague de suicides à France Télécom/Orange. C’est le cas de la suppression du paritarisme, qui permettait aux syndicats de garantir une juste gestion des carrières et des mutations, de la mise en concurrence des personnels et du recrutement des enseignants par des chefs d’établissement eux-mêmes mis sous pression par l’évaluation constante de leur établissement, ainsi que de l’accroissement de la charge et du temps de travail.
Il ne pourra résulter de cet ensemble de mesures nouvelles qu’une dégradation plus dramatique encore de la santé des enseignants, qui se traduira notamment par une multiplication des arrêts maladie. C’est pourquoi d’autres mesures, plus implacables encore, sont en attente. En effet, l’importance des arrêts maladie et de leur durée chez les enseignants est d’ores et déjà utilisée pour les stigmatiser dans l’opinion publique et dégrader encore plus leurs conditions de travail. C’est ainsi que la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (IFRAP), un think tank patronal financé par l’État et complaisamment relayé par les médias, s’émeut des heures perdues pour les élèves. Pour régler le problème, elle ne propose rien de moins que la mise en place de 6 jours de carence et l’augmentation réglementaire des heures de cours à 22 heures par semaine au lieu de 18 actuellement.
La plupart de ces propositions ont d’ores et déjà été reprises dans un rapport de la Cour des comptes très largement médiatisé. Elles illustrent bien la « stratégie du choc » consistant à tirer parti d’une situation de crise créée artificiellement pour imposer des réformes déstructurantes générant une nouvelle situation de crise qui, à son tour, appellera de nouvelles réformes plus destructrices encore.
Ainsi, les réformes de l’Éducation nationale — conçues et mises en œuvre par les cabinets multinationaux de consultants — ne visent-elles qu’à réduire les coûts à court terme et à générer des échecs pédagogiques qui justifieront de nouvelles réformes.

IV. Une « gouvernance » mondiale des Éducations nationales
L’actuel ministre de l’Éducation nationale entend mettre en œuvre des changements radicaux en France : recrutement des enseignants par les chefs d’établissement (et donc possibilité de les exclure ou de les muter), individualisation des carrières et des rémunérations sur la base des « performances » de leurs élèves. Pourtant, ces réformes sont déjà un échec pédagogique dans les pays où elles ont été appliquées avec le plus de zèle. Elles ont entraîné non seulement une baisse des résultats, mais aussi une crise majeure du recrutement des professeurs.
C’est le cas notamment en Angleterre, où ces changements ont été lancés dès 2010 et, déjà, le cabinet de consultants Ernst & Young propose de nouveau au gouvernement britannique un énième projet de réforme destiné à venir à bout de cet échec.
La succession des réformes destructrices que connaît la France n’est en réalité que l’expression d’un phénomène qui frappe de nombreux pays. Des États-Unis à l’Australie, en passant par la Nouvelle-Zélande, la Suède, les Pays-Bas ou le Mexique, les cabinets multinationaux de consultants imposent des recettes qui sont strictement identiques malgré des habillages pédagogiques et idéologiques locaux.
Les réformes ont là-bas aussi des effets dévastateurs comme en Suède où la privatisation et la décentralisation du système éducatif — actuellement préconisée en France — sont un fiasco.
En France, les querelles historiques opposant les tenants d’une école progressiste aux partisans d’une école conservatrice, et les défenseurs de l’école laïque aux promoteurs de l’école confessionnelle sont parfaitement exploitées. Chaque courant est instrumentalisé tour à tour et devient successivement l’idiot utile d’une dynamique de réformes qui implacablement poursuit son chemin.
Partout dans le monde, les recettes uniformes des consultants aboutissent à des crises du système éducatif public et à des échecs pédagogiques. En fait, leur objectif n’est aucunement l’amélioration de l’école publique ; il est ailleurs.
Leurs agents infiltrés dans les ministères sont généralement des diplômés d’écoles de commerce spécialisés dans les restructurations d’entreprises. Ils sont de ce fait dépourvus de compétences pédagogiques et de la culture propre à l’éducation publique.
C’est pourquoi les réformes qu’ils mettent en œuvre ne visent qu’à contenir ou comprimer la part majeure que représentent les budgets de l’éducation publique dans les dépenses des États. La paupérisation des personnels qui en résulte — comme partout ailleurs dans la fonction publique — permet aux mêmes cabinets de consultants d’accentuer l’évasion fiscale massive qu’ils organisent en faveur des multinationales et au détriment des finances publiques.
De la même manière que les grandes entreprises privées sont restructurées en permanence pour augmenter les dividendes des actionnaires, l’État est constamment réformé pour rendre viable l’évasion fiscale des multinationales, qui se traduira par une augmentation des dividendes de leurs actionnaires.
Il s’agit là d’un exemple typique du siphonnage des revenus des classes moyennes en faveur des plus riches. Mais le rôle des consultants ne s’arrête pas là.
Outre ce siphonnage, les réformes à répétition de l’Éducation nationale visent également à déstabiliser très profondément le fonctionnement du système éducatif. Les collèges français par exemple ont dû subir pas moins de trois changements majeurs en à peine plus d’un an : d’abord une profonde réforme à la rentrée 2016, ensuite l’enterrement partiel de cette réforme à la rentrée 2017 et, enfin, le remaniement du brevet pour la session 2018.
Après les collèges et le brevet, les lycées et le bac sont désormais dans la ligne de mire. Des bouleversements en profondeur tant des lycées professionnels que des lycées généraux sont prévus pour la rentrée 2019.
Face à la baisse de la qualité des écoles publiques, qui résulte de cette instabilité permanente, les parents sont de plus en plus amenés à privilégier les établissements privés pour la scolarité de leurs enfants. De ce fait, la proportion d’élèves dans le privé connaît une progression durable au détriment du public.
En retour, ce changement vient légitimer l’importation croissante de méthodes de management venues du privé dans les établissements publics, phénomène appelé « privatisation cachée » par les spécialistes de la question. De cette manière, le terrain est préparé pour l’absorption progressive de l’Éducation nationale par les multinationales.
Les Français le savent peu, mais il existe des multinationales géantes qui vendent à l’échelle mondiale des formations et de l’éducation comme on vend du Coca-Cola ou des hamburgers. Elles organisent régulièrement à Dubai ou au Qatar des salons internationaux comparables au salon de l’automobile pour y faire la promotion de leur « philosophie », de leurs établissements scolaires et universitaires ainsi que de leurs produits éducatifs numériques. Elles ont même leur sommet annuel où les experts d’Ernst & Young viennent faire saliver les investisseurs sur ce magnifique gâteau de 4 500 milliards de dollars qu’est le marché mondial de l’éducation.
Dans de nombreux pays, leurs chaînes d’établissements payants livrent une concurrence impitoyable aux systèmes scolaires publics gratuits, absorbant au passage les établissements privés indépendants.
Ces multinationales ciblent même les populations les plus pauvres en multipliant les écoles privées low cost en Afrique et en Asie, avec des poussées jusque dans les banlieues françaises par l’intermédiaire de fondations amies.
La plus puissante de ces multinationales est le mastodonte mondial Pearson (Royaume-Uni), dont la stratégie de développement planétaire est en partie conçue par le cabinet de consultants Ernst & Young, qui s’est notamment occupé de la restructuration de son service clients à l’échelle mondiale.
Or, en France comme dans de nombreux autres pays, ce sont justement des consultants privés appartenant notamment à Ernst & Young qui jouent un rôle majeur dans l’élaboration des réformes de l’Éducation nationale. Mieux encore, ce sont les consultants de ces mêmes cabinets qui, infiltrés dans l’administration, supervisent leur mise en œuvre.
Ils sont ainsi idéalement placés pour préparer le terrain à une privatisation par tranches du système éducatif au profit des multinationales, en particulier de Pearson.
La généralisation des évaluations à tous les niveaux du système scolaire puis un processus progressif de privatisation sont au cœur de cette stratégie. Son cheval de Troie n’est autre que PISA, le système international de classement des performances éducatives des différents pays du monde.
C’est en effet la multinationale Pearson qui en organise le fonctionnement et qui parvient — avec les autres multinationales du secteur — à l’imposer comme la référence ultime en matière de performances éducatives bien que ses méthodes soient fortement contestées par les spécialistes.
La publication tous les trois ans du classement PISA est le point d’orgue de psychodrames nationaux et de campagnes médiatiques virulentes contre les systèmes éducatifs publics qui ne se trouvent pas tout en haut du classement (ce qui est logiquement le cas de l’écrasante majorité d’entre eux). Ces campagnes récurrentes et parfaitement huilées viennent légitimer la nécessité d’introduire toujours plus de réformes et de nouveaux dispositifs proposés clé en main par les cabinets de consultants. Par exemple, en France, Ernst & Young ne manque pas de vanter « l’éducation connectée pour remonter dans le classement PISA ».
L’introduction du numérique à forte dose dans les établissements scolaires constitue à cet égard un enjeu majeur. Elle vise à y imposer une évaluation standardisée, externalisée, privatisée et informatisée des écoles, des enseignants et des élèves, commercialisée notamment par la multinationale Pearson. C’est déjà le cas au Royaume-Uni et aux États-Unis, où la multinationale se charge de la conception et de la mise en œuvre des examens qui échappent désormais entièrement à de nombreux établissements publics.
Ainsi le classement PISA, organisé par la multinationale Pearson, légitime-t-il les changements proposés par Ernst & Young dans le secteur éducatif public, des réformes qui permettront à son partenaire Pearson de s’emparer de l’évaluation externe et interne des écoles. Cette porte d’entrée par l’évaluation favorise ensuite l’introduction par cette multinationale — ou d’autres — de ses propres cours numériques dans les écoles publiques.
« Autonomie des établissements », « rôle clé donné à l’évaluation », « performance », « excellence », « socle commun », « plan numérique pour l’éducation », « classement des établissements »… La similitude entre les réformes passées ou à venir de l’Éducation nationale et les recettes uniformes imposées dans le monde entier par Ernst & Young et Pearson est si troublante qu’il vaut mieux se reporter directement aux documents du cabinet de consultants et de la multinationale pour savoir ce qui attend le système éducatif français.
Le pouvoir de décision a ainsi glissé insensiblement des bâtiments désuets du ministère de l’Éducation nationale, rue de Grenelle, vers une tour impersonnelle de la Défense où Ernst & Young s’est installé, à moins que ce ne soit vers le bâtiment flambant neuf de Montreuil où Pearson a pris ses quartiers. On ne sait plus trop.
La succession permanente des réformes déstabilisant l’Éducation nationale n’est aucunement une exception française. Elle se manifeste dans le monde entier avec partout les mêmes conséquences dramatiques au plus grand profit des multinationales de l’éducation, et cette dynamique mondiale est désormais largement documentée dans la littérature scientifique.
Ce phénomène est appelé GERM (Global Education Reform Movement : Mouvement mondial de réforme de l’éducation) par les spécialistes qui dénoncent ses effets ravageurs. Il provoque dans le monde entier une prise de conscience et une opposition de plus en plus résolue des enseignants, des parents et des citoyens.
Ainsi, aux États-Unis, les avocats les plus fervents d’une privatisation des examens scolaires au profit de la multinationale Pearson sont devenus ses adversaires les plus farouches. En cause, la multiplication de dysfonctionnements informatiques graves, l’espionnage des élèves sur les réseaux sociaux, la diffusion d’une culture de l’évaluation qui stresse jusqu’aux enfants des écoles primaires et la dégradation constante du système scolaire.
Pire encore, Pearson est sous le coup d’enquêtes judiciaires pour avoir soudoyé des dirigeants du monde de l’éducation afin d’obtenir des marchés.
Outre les mobilisations classiques de plus en plus robustes (manifestations, grèves, pétitions, conférences), l’opposition à la marchandisation de l’éducation prend des formes assez surprenantes. C’est ainsi qu’un puissant groupe d’actionnaires de Pearson a fait circuler un projet de résolution soulignant que « la stratégie commerciale de Pearson s’appuie sur l’idée que l’éducation est une marchandise, ce qui constitue une atteinte grave aux fondements mêmes de l’éducation publique ».
Se pourrait-il que, après avoir infiltré les États, les multinationales se retrouvent à leur tour infiltrées par leurs opposants ?

Épilogue — La modernisation informatique de l’État, arme stratégique aux mains des consultants
L’infiltration des rouages de l’État français n’est qu’un aspect de sa prise en main par les cabinets de consultants. Ces derniers démantèlent également la structure pyramidale de l’administration au profit d’une organisation en réseaux qu’ils maîtrisent entièrement.
La modernisation de la gestion informatique des fonctionnaires et des finances publiques joue un rôle fondamental dans ce processus. Elle ouvre la voie d’une part à un pilotage numérique extrêmement centralisé des finances et des personnels de l’État et d’autre part à l’externalisation — c’est-à-dire à la privatisation — de ce pilotage au profit des grands cabinets de consultants.
Les projets de modernisation de l’État conçus à partir de 2007, notamment par les cabinets Capgemini (France) et Accenture (Irlande), marquent ici un tournant majeur. Les consultants annoncent alors que la modernisation informatique à marche forcée qu’ils proposent permettra d’économiser des centaines de millions d’euros et de supprimer des milliers de postes de fonctionnaires.
C’est dans ce cadre que les grands cabinets de consultants imposent à l’État leurs logiciels ou ceux d’entreprises « amies ». Ces logiciels ont tous un cœur commun développé par une multinationale américaine, et chacun sait dès le départ que ce sont de monstrueuses « usines à gaz » informatiques.
Concernant les finances publiques, les ministères et les services déconcentrés de l’État sont progressivement intégrés au système informatique Chorus déployé entre 2008 et 2011. Sa réalisation, sa mise en place, sa supervision et son fonctionnement sont assurés en particulier par les cabinets — heureux hasard — Capgemini et Accenture ainsi que Sopra Steria (France) pour le ministère de l’Éducation nationale.
Depuis sa mise en place, Chorus ne cesse de connaître de multiples bogues, plantages et autres pannes géantes. En 2017, la Cour des comptes déplore les dysfonctionnements persistants et nombreux d’un système qui a pourtant coûté 993 millions d’euros.
Concernant les personnels de l’État, un opérateur national de paye (ONP) est créé en 2007. Il est chargé de mettre en place un vaste programme informatique préconisé par les cabinets de consultants pour rationaliser la gestion des ressources humaines.
Par un heureux « hasard », ce sont les mêmes consultants, Capgemini et Accenture, qui finiront par remporter les marchés destinés à superviser et déployer ce système informatique à partir de 2009. L’opération sera un terrible fiasco et sera abandonnée en 2014 non sans avoir englouti 346 millions d’euros en pure perte.
Le même scénario se répète pratiquement dans tous les ministères.
Au ministère de la Défense, la mise en place du logiciel unique à vocation interarmées de la solde (Louvois) par le cabinet de consultants Sopra Steria à partir de 2007 est si désastreuse qu’elle est abandonnée en 2014 après avoir coûté 470 millions d’euros. Qu’importe, un nouveau système informatique de paie des militaires, dénommé source solde (SS), prend le relais en 2016 pour 122,2 millions d’euros. Il est déployé par… Sopra Steria.
Au ministère de l’Éducation nationale, c’est le fameux système d’information de gestion des ressources humaines et des moyens (SIRHEN) qui est lancé en 2007 par le cabinet Capgemini — encore lui — et s’avère être une catastrophe informatique et un gouffre financier. Son coût a été multiplié par huit pour atteindre 496 millions d’euros.
Évidemment, la responsabilité de ces fiascos informatiques et financiers est attribuée à des ministères vidés de leur substance par les politiques de « modernisation ». Le recours accru à des cabinets de consultants n’en est alors rendu que plus nécessaire et leur permet actuellement de finaliser la prise en main totale des deux piliers fondamentaux de l’État que sont ses personnels et ses finances.
Au-delà de cette remise en cause radicale de la souveraineté nationale, c’est toute la question de la confidentialité de la vie privée des fonctionnaires et des citoyens ainsi que celle des activités de l’État qui sont posées. Elles le sont d’autant plus que, concernant le secteur sensible de la Défense nationale, ce sont de grands cabinets de consultants anglo-saxons qui ont participé à rien de moins qu’à la réorganisation du commandement des armées et qui achètent à prix d’or les services de la haute hiérarchie militaire.
