Comme chacun sait, l’Allemagne est confrontée au vieillissement accéléré de sa population. Bien que cette tendance se développe dans tous les pays occidentaux, elle touche particulièrement l’Allemagne, où le taux de natalité reste bloqué à 1,4 enfant par femme depuis le début des années 1970, ne permettant pas, et de loin, le renouvellement des générations.
Le vieillissement accéléré se fait déjà sentir par un manque de main d’œuvre chronique Outre-Rhin, qui s’intensifiera dans les années à venir. Pour le combler, le gouvernement allemand mise avant tout sur une hausse de l’immigration.

Angela Merkel veut promouvoir une immigration massive pour continuer à faire tourner la machine économique allemande malgré l’effondrement démographique du pays.
- Un recours massif et délibéré à l’immigration pour bâtir les « États-Unis d’Europe »
Dans son discours du 14 mai 2013 au Deuxième congrès sur la démographie, Angela Merkel fixait en ces termes l’orientation de la politique démographique allemande :
« Cependant, je crois aussi que, puisque nous aurons 6 millions d’actifs en moins d’ici l’année 2025, nous devons jouer la carte de l’immigration. » [1]
Le solde migratoire en augmentation constante depuis 2010 traduit dans les faits ce recours à la main d’œuvre étrangère [2] :

Cette politique allemande de recours massif à l’immigration intéresse au premier chef les États-membres de l’Union européenne. Elle s’inscrit en effet dans le cadre de la création d’« États-Unis d’Europe » qu’Angela Merkel appelle de ses vœux, pour contrer les effets du vieillissement. Voici en effet l’analyse qu’elle en donnait dans son discours du 14 mai 2013 :
« Parlons maintenant de notre marché intérieur européen. Hans-Peter Friedrich [CSU] l’a déjà rappelé : nous sommes un marché intérieur européen et, si nous voulons réagir aux diverses situations de chaque pays, nous devrons développer bien davantage la mobilité dans le marché du travail. Il s’agit, là encore, d’une grande différence par rapport, par exemple, aux États-Unis d’Amérique. Aux États-Unis d’Amérique, il y a un marché intérieur au sens économique du terme. Mais il y a une totale mobilité entre les différentes régions.
Sans une totale mobilité sur le marché du travail entre les Länder de l’Allemagne de l’Est et ceux de l’Ouest, nous aurions encore aujourd’hui de tous autres problèmes sur le marché du travail que ceux que nous avons déjà. Notre but doit être de nous ouvrir vraiment aux jeunes gens qui viennent chez nous, si nous savons qu’en 2025, il y aura en Allemagne 6 millions de travailleurs en moins qu’aujourd’hui. » [3]
Reconnaissons à Angela Merkel le mérite de la clarté. Selon elle, la vocation de l’Union Européenne résiderait dans la création d’« États-Unis d’Europe », dans la négation absolue des traditions, cultures et identités nationales de chaque pays qui la compose. De façon explicite elle compare les pays du Sud de l’Europe, victimes d’une crise économique effroyable, à l’ancienne RDA. Selon elle, un Portugais, un Espagnol et un Grec sont non seulement identiques entre eux, mais sont également identifiés à l’Allemand de l’Est au moment de la chute du Mur de Berlin.

- La promotion délibérée de la langue commune américaine à l’échelle continentale
L’identité des uns et des autres est résolument niée pour n’en faire que de simples outils de production ou objets d’échange. C’est ainsi que la Chancelière, suivant en cela le Président de la République Fédérale d’Allemagne, Joachim Gauck, vante sans vergogne l’anglais comme « langue commune » – c’est-à-dire en fait l’américain – à l’échelle continentale :
« Nous avons donc besoin de plus de mobilité en Europe. Cela signifie que chacun doit maîtriser une deuxième langue vivante, et pas seulement ceux qui ont suivi des études supérieures, afin que nous ayons un niveau de compréhension [suffisant] en Europe. Le Président de la RFA a évoqué cette question récemment lors de son discours sur l’Europe et a été quelque peu moqué pour cela. On a pensé : pourquoi dit-il que chacun doit parler l’anglais ? Mais je crois que cela est important. Si nous n’avons pas de fondement linguistique commun en Europe, alors nous aurons un problème. » [4]
Cette orientation politique se traduit dans les faits par un réel activisme pour s’arracher les jeunes diplômés du Sud, Espagnols en tête. Politiques, Collectivités locales et entreprises débordent d’imagination pour s’attirer leurs faveurs : les hommes politiques offrent et promettent des séjours en Allemagne aux étudiants espagnols, BMW propose de former 25 ingénieurs espagnols en leur offrant le séjour dans des « familles d’accueil BMW », les collectivités locales à la campagne accueillent « leurs » Espagnols avec des bouquets de fleurs et des comités d’accueil [5].
Dans la presse grand public, on se félicite aussi de cette nouvelle immigration hautement qualifié. Les magazines en font régulièrement leur Une, tel le Spiegel du 25 février 2013 dont la couverture représentait sept jeunes gens, « Les nouveaux travailleurs invités, la jeune élite de l’Europe pour l’économie allemande » [6]. On croirait cette « Une » sortie d’une autre époque.

Le grand magazine allemand « Der Spiegel » (« Le Miroir ») a consacré la couverture de son numéro du 25 février 2013 aux jeunes immigrants hautement qualifiés venant s’installer en Allemagne.
- Une opposition croissante en Allemagne et hors d’Allemagne
Cependant, il ne faut pas s’y tromper : si Angela Merkel exhorte les Européens du Sud à s’internationaliser pour venir travailler en Allemagne, elle rencontre face à elle une opposition croissante, venue tant d’Allemagne que de l’extérieur.
Dans le monde politique allemand, tout le monde ne partage pas ses idées, en particulier le parti anti-euro Alternative für Deutschland, qui prône la dissolution de la zone euro et une forte dépréciation des monnaies des pays du Sud pour qu’ils puissent retrouver leur compétitivité et, ainsi, résoudre le problème de leur chômage de masse. En matière d’immigration, ce parti prend modèle sur le Canada [7].
Cependant, force est de constater que personne dans le monde politique allemand ne semble dénoncer l’idéologie que sous-tend l’orientation politique de la Chancelière. Seul, le journal Deutsche Wirtschaftsnachrichten, seul périodique (mensuel) sérieusement euro-critique, ne se lasse pas de dénoncer les propos d’Angela Merkel. Non sans ironie, il commentait déjà l’un de ses discours en décembre 2012, dans lequel elle encourageait les Européens du Sud à apprendre les langues étrangères pour pouvoir travailler là où le besoin s’en faisait sentir, dans l’objectif, déjà, de faire de l’Europe un vrai marché intérieur [8].
À l’époque, le journaliste avait conclu malicieusement : « La question de savoir si l’ordre de Merkel d’apprendre les langues étrangères ne s’adressait qu’aux Italiens, Portugais et Espagnols pour qu’ils puissent venir en Allemagne en tant que travailleurs immigrés, ou bien à la jeunesse allemande pour qu’elle puisse s’établir ailleurs en Europe, reste ouverte » [9].
Mais ce furent les propos tenus par Angela Merkel lors de son discours du 14 mai 2013 qui provoquèrent véritablement l’ire du journal Deutsche Wirtschaftsnachrichten :
« Notre réputation est cependant très mauvaise. Nous sommes considérés comme fermés, nous sommes considérés comme un pays dans lequel il est très compliqué de venir. Cela signifie que chaque personne qui peut apporter une contribution sur ce sujet, peut bien faire la publicité de l’Allemagne en tant que pays ouvert, dans lequel la main d’œuvre est très bienvenue. » [10]
Dans un article au vitriol [11], le journal dénonça sans détour – mais non sans humour – la rhétorique d’Angela Merkel : selon elle, l’Allemagne manquera de main d’œuvre dans les années qui viennent mais les immigrés d’aujourd’hui sont bien qualifiés. Dès lors, il ne faut pas prendre cette situation « avec morosité », dixit la Chancelière. Le journal en tirait la conclusion suivante : puisque personne ne souhaite vivre avec des Allemands « fermés », il serait de bon ton d’interdire les philosophes allemands Schopenhauer, Hegel et Nietzsche. En effet, puisque les immigrés sont bien qualifiés, il ne faudrait plus présenter l’Allemagne comme le pays des pessimistes (Schopenhauer), des compliqués (Hegel) et des moroses (Nietzsche). Pour rendre attractive la vraie nature allemande, il faudrait en outre que les personnalités de premier plan conquièrent le cœur de tous les citoyens du monde par leur nature chaleureuse et spontanée ! L’article du journal insistait également sur le fait que, par ce discours, Angela Merkel concourait à l’européisation des Allemands. Il terminait de façon incisive : « Le nouvel être de l’UE ne naît pas de l’étroitesse d’esprit. Il naît de l’esprit du monde. Et ce dernier souffle tout simplement là où il veut. Si besoin est, aussi à la Chancellerie ».
On peut reconnaître à cet article le mérite de pointer du doigt une victime supplémentaire de cette volonté forcenée de créer les « États-Unis d’Europe » : le peuple allemand lui-même. Pour Angela Merkel, étrangers et Allemands doivent gommer leurs identités respectives pour s’adapter aux exigences du marché intérieur avec monnaie commune.
Dans les faits, la politique de recours massif à l’immigration rencontre pour le moment un succès mitigé. Certes, l’immigration progresse chaque année, comme on l’a vu dans le tableau ci-dessus. Mais une lecture plus précise des chiffres de l’année 2012 laisse entrevoir une situation réelle en demi-teinte, en fonction du pays d’origine des migrants et du nombre des immigrés et des émigrés :

Chose révélatrice dans ce tableau : le nombre d’émigrants par rapport aux nouveaux venus. Finalement, le solde migratoire positif n’est pas si brillant que cela au vu du nombre d’émigrants, indépendamment du pays d’origine. En 2012, pour la première fois, les Turcs qui rentrèrent au pays furent plus nombreux que ceux qui émigrèrent en Allemagne. S’agissant des pays du Sud de l’Europe, un nombre croissant de personnes s’est certes installé en Allemagne en 2012 : + 45 % d’Espagnols et + 40 % d’Italiens par rapport à l’année précédente [12].
Toutefois, ces chiffres doivent être mis en perspective : ces dernières années, seulement un Grec sur deux et un Espagnol sur trois restèrent plus d’un an sur le sol germanique [13], en raison des difficultés d’intégration de toutes sortes et de la découverte d’une Allemagne plus précaire qu’ils ne le soupçonnaient.
Malgré les promesses et tous les comités d’accueil possibles, la barrière linguistique et culturelle apparaît pour beaucoup comme infranchissable à terme.
À cela s’ajoute le fait que, contrairement aux « travailleurs invités » (Gastarbeiter) turcs venus en Allemagne dans les années 1960, les jeunes d’Europe du Sud sont bien formés et ne considèrent une carrière en Allemagne que comme un pis-aller. Alors que leurs aînés turcs se sont transformés avec le temps en immigration de peuplement, les Européens du Sud actuellement en Allemagne se voient réellement en « travailleurs invités » et ne souhaitent qu’une chose : rentrer dans leur pays dès que la situation le permettra.