Il est intéressant, au moins à trois égards, de lire le texte de Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, qui vient d’être publié en français par son ministère et relayé par l’Ambassade de Russie en France. Lavrov procède à un exposé précis, calme et chronologique des faits et des intentions des pays occidentaux qui ont conduit à la situation actuelle.
Il présente le point de vue russe de façon rationnelle, en insistant sur l’idée de bon sens que les pays européens ne peuvent pas prétendre jouer les bons offices entre Moscou et Kiev puisqu’ils sont cobelligérants et alliés de l’Ukraine. De plus, Lavrov replace ce conflit dans le cadre de l’architecture globale de sécurité eurasiatique à bâtir, et du nouveau monde multipolaire où l’Occident n’est plus dominant.
Politico Europe et le choix de la censure plutôt que du débat
Ce texte de Lavrov était initialement destiné à être publié sur le site Politico Europe, filiale de Politico, qui avait donné son accord préalable.
Pour rappel, le groupe de presse Politico a été fondé en 2007 à Washington, à l’origine pour traiter de l’actualité politique intérieure américaine. Il a peu à peu élargi ses centres d’intérêt au point de créer une édition européenne en 2014, intitulée Politico Europe, avant d’être racheté en 2021 par le groupe de presse géant allemand Axel Springer.
Mais au lieu de publier le texte comme prévu et d’entamer un débat — par exemple en sollicitant une réponse de Kaja Kallas (Haute représentante pour la Politique étrangère de l’UE), de Mark Rutte (Secrétaire général de l’OTAN) ou de ministres des Affaires étrangères —, Politico Europe a décidé de revenir sur son engagement et de ne pas le publier du tout.
Il est toujours préoccupant et extrêmement révélateur de voir une structure médiatique préférer la censure au débat démocratique. Tout comme la censure implacable à l’encontre de François Asselineau dans les médias de masse ou l’interdiction par le ministère de l’Agriculture de notre récente réunion publique avec les Jeunes Agriculteurs des Ardennes, cette volonté d’occulter tout contradicteur témoigne d’une mauvaise foi insigne et du refus panique de s’expliquer, de façon factuelle et rationnelle, sur le bien-fondé de politiques aux conséquences dramatiques.
Les contradictions du fanatisme européiste face à la diplomatie
La diffusion de ce texte sur le site du ministère russe des Affaires étrangères et par son ambassade en France pose un problème de cohérence majeur aux fanatiques européistes qui refusent tout contradicteur dans le débat public sur le conflit en Ukraine.
Nathalie Loiseau, eurodéputée Horizons, a demandé — et obtenu — un vote au Parlement européen pour que celui-ci réclame officiellement à l’UE des sanctions contre la journaliste Xavier Moreau / RT France (Xenia Fedorova), au motif qu’elle ne ferait qu’un travail de propagande pour le Kremlin.
Mais comment ces dirigeants, qui jugent intolérable que les Français puissent écouter le discours de Moscou, peuvent-ils accepter que les Français puissent lire ce même discours lorsqu’il est officiellement relayé par l’Ambassade de Russie en France ?
La suite logique de cette approche liberticide consisterait à exiger que l’ambassade cesse son travail d’information, ce qui reviendrait à fermer la représentation diplomatique et à rompre les relations avec la Russie. Que pensent Nathalie Loiseau et son mentor Édouard Philippe de l’aboutissement de leur propre logique de censure ?
Nous reproduisons ci-après le texte de Sergueï Lavrov :
Quelques réflexions à voix haute sur le règlement de la crise ukrainienne, l’Europe et la sécurité globale
Les dirigeants de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Allemagne ainsi que Vladimir Zelenski ont avancé cinq exigences à l’égard de la Russie lors de leur rencontre à Londres le 7 juin, en guise de conditions pour une « paix juste et durable » en Ukraine. Sur la base de cet ensemble d’exigences, l’Europe unie propose de mener un dialogue avec Moscou.
Contexte
Toute l’expérience des négociations avec l’Europe en tant que partie de l’Occident collectif au cours des 20 dernières années ne témoigne que d’une seule chose. Les négociations avec la Russie constituent une tactique de tromperie, une couverture diplomatique pour l’expansion géopolitique de l’Occident et de ses institutions, principalement l’Otan et l’Union européenne, vers l’Est, en direction des frontières russes.
Il est impossible de nier la contribution de l’Europe à l’escalade de la crise ukrainienne. Les Américains et les Européens ont inspiré une « révolution orange » à Kiev en 2004. Pour créer un avant-poste antirusse en Ukraine, ils achetaient pendant des années des politiciens et des partis entiers, réécrivaient l’histoire et les programmes éducatifs, nourrissaient et cultivaient le nationalisme ukrainien, faisaient tout pour éloigner l’Ukraine de la Russie.
En 2013, l’Union européenne a rejeté notre proposition de chercher une solution de compromis concernant l’accord d’association que Bruxelles forçait Viktor Ianoukovitch à conclure. Je le rappelle: il était proposé à l’Ukraine d’ouvrir ses marchés sans promesse de réciprocité, bien que cela soit incompatible avec la poursuite de la participation de Kiev à la zone de libre-échange de la CEI. Après que Viktor Ianoukovitch a demandé de reporter la signature de l’accord, les Européens ont provoqué des émeutes dans la rue, puis un coup d’État à Kiev en février 2014.
Ensuite, l’Allemagne, la France et la Pologne se sont comportées de manière tout aussi perfide. Ayant fourni des garanties d’exécution de l’accord entre l’opposition et Viktor Ianoukovitch, ils se sont « lavé les mains » dès que cette même opposition, sous leur contrôle, a pris le pouvoir: la démocratie, disaient-ils, peut prendre des tournures inattendues.
Par la suite, les Européens ont commencé à soutenir les nouvelles autorités. Lorsque le 2 mai 2014, des dizaines de partisans innocents du rapprochement avec la Russie ont été brûlés vifs à Odessa, pas un mot de condamnation n’est venu d’Europe.
En tant que garantes des Accords de Minsk de 2015, la France et l’Allemagne ont de facto encouragé le sabotage par le régime ukrainien de ses obligations. Comme l’ont reconnu Angela Merkel et François Hollande après le début de l’opération militaire spéciale, l’exécution par Kiev des Accords de Minsk, approuvés à l’unanimité par le Conseil de sécurité de l’ONU, n’était pas prévue. L’objectif était de gagner du temps pour renforcer les forces armées ukrainiennes en les gavant d’armes occidentales.
La Russie, de son côté, a fait tout son possible pour surmonter la crise de sécurité en Europe par la diplomatie. Cependant, en janvier 2022, les États-Unis et l’Otan ont rejeté la proposition russe de conclure des accords juridiquement contraignants sur des garanties de sécurité mutuelle. Les membres européens de l’Alliance y ont activement contribué.
Après le début de l’opération militaire spéciale, l’Europe unie a soutenu la ligne du Premier ministre britannique visant à faire échouer les négociations d’Istanbul entre la Russie et l’Ukraine. L’appel de Boris Johnson à Kiev de « ne rien signer et simplement faire la guerre » a fermé durablement les possibilités d’une véritable diplomatie.
Situation actuelle
Se pose la question de savoir pourquoi, tout à coup, les dirigeants européens ont « changé de disque » et ont commencé à parler de négociations, et ce qu’ils poursuivent par leurs déclarations? Par exemple, selon les déclarations de la chef de la diplomatie de l’Union européenne Kaja Kallas, un dialogue avec la Russie est nécessaire pour nous communiquer les conditions de l’Europe, y compris le paiement de « réparations » à l’Ukraine, le retrait des troupes de Transnistrie et du Caucase du Sud, l’abrogation de la loi sur les agents étrangers et l’établissement d’un plafond pour les effectifs des forces armées de la Fédération de Russie. Elle estime qu’il est « impossible d’atteindre une paix juste et durable sans tenir la Russie responsable ». Le 19 mai, un représentant de l’Union européenne lors d’une séance du Conseil de sécurité de l’ONU a souligné que « le soutien militaire à l’Ukraine ne contredit pas la recherche de la paix, il constitue une condition préalable à la tenue de négociations de bonne foi ».
L’Europe entend mener des négociations avec la Russie en parallèle avec la poursuite de l’agression juridique menée par le biais du Conseil de l’Europe. Au sein de cette organisation autrefois respectée, des structures sont créées « pour tenir la Russie responsable »: un « registre des dommages », une « commission de réclamation » et un « tribunal spécial ».
L’Union européenne a donné le feu vert à la détention de navires marchands en haute mer. Plusieurs incidents se sont déjà produits en mer Baltique et dans l’Atlantique. En même temps, l’Occident ferme les yeux sur les actes terroristes de sabotage des forces armées ukrainiennes en mer Noire et en Méditerranée.
Ainsi, l’objectif réel des dirigeants européens n’est pas de négocier avec la Russie, mais de sauver le régime de Vladimir Zelenski, de le préserver comme un avant-poste pour continuer la lutte contre nous. Pour cela, les capitales européennes souhaitent déboucher sur un cessez-le-feu rapide pour éviter l’effondrement des forces armées ukrainiennes sur le front. Geler le conflit sans éliminer ses causes premières. Et immédiatement introduire des contingents militaires de la « coalition des volontaires » franco-britannique sur le territoire ukrainien.
Il est de notoriété publique que les élites européennes ont investi leur « capital politique » dans la confrontation avec la Russie, dépensé des centaines de milliards de dollars pour soutenir le régime de Kiev, pour augmenter les budgets militaires des pays de l’Union européenne et de l’Otan. Elles prévoient d’atteindre leur « aptitude opérationnelle » pour un conflit avec la Russie en Europe d’ici 2030. D’ici là, elles veulent gagner du temps par divers moyens. Comme l’a cyniquement déclaré en avril le chef d’état-major belge, « nous avons encore quelques années grâce au sang des Ukrainiens, qui nous achètent ce temps ».
L’Europe unie continue de rêver d’expansion, entend s’approprier l’Ukraine et la Moldavie, entraîne l’Arménie dans son orbite. L’Otan s’est étendue vers l’Est, absorbant la Finlande et la Suède. L’Ukraine est considérée comme le « poing de fer » des futures forces armées européennes indépendantes des États-Unis et de l’Otan.
Risques pour la sécurité globale
Une telle situation comporte de sérieux risques pour la sécurité globale, car un affrontement direct entre l’Otan et la Russie pourrait rapidement dégénérer en échange de frappes nucléaires avec des conséquences catastrophiques.
Sous le slogan de l' »autonomie stratégique », une consolidation sérieuse des potentiels de force se produit en Europe, y compris dans le domaine nucléaire. Les intentions de Paris de fournir un « parapluie nucléaire » à plusieurs pays de l’Union européenne et de l’Otan suscitent une profonde inquiétude. Cela n’améliorera certainement pas la sécurité ni de la France elle-même ni des bénéficiaires de son « aide ».
Malgré cela, des acteurs politiques et militaires en Europe attribuent à la Russie des plans agressifs qui, selon eux, ne se limiteraient pas à l’Ukraine. Le Président russe a déclaré à de nombreuses reprises que c’était de l’absurdité, de la provocation et de la désinformation visant à détourner des fonds budgétaires pour lutter contre la Russie. Et ce n’est pas le contexte dans lequel on peut mener des négociations substantielles sur quoi que ce soit.
Position de la Russie
En ce qui concerne les négociations, comme l’a souligné Vladimir Poutine une fois de plus lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, nous ne refusons les contacts avec personne. Cependant, nous percevons l’Europe comme une partie au conflit intéressée par la défaite de la Russie, et les Européens eux-mêmes se positionnent ouvertement comme tels. Par conséquent, le dialogue avec l’Europe ne peut pas se construire comme si elle était un observateur tiers impartial.
La Russie préférerait que les objectifs de l’opération militaire spéciale soient atteints par la diplomatie. Pour cela, il faut que la sécurité de la Russie sur ses frontières occidentales, l’honneur et la dignité de nos citoyens et compatriotes, y compris leur droit à leur langue maternelle russe et à leur foi orthodoxe, soient solidement garantis. Il ne peut être question de poursuivre l’expansion militaire, politique et économique occidentale, cela contredit les impératifs d’un monde multipolaire.
Les dirigeants européens doivent comprendre que le modèle de sécurité régionale qui s’est construit en Europe en plusieurs décennies, depuis l’adoption de l’Acte final d’Helsinki en 1975, a été détruit de leurs propres mains. Il n’y aura pas de retour en arrière. Il faut désormais avancer vers la création d’une architecture de sécurité paneuropéenne, ouverte à tous les pays d’Eurasie, reflétant les réalités multipolaires de notre époque. Le principe d’une sécurité égale et indivisible, piétiné dans les constructions euro-atlantiques, peut être mis en œuvre dans une nouvelle architecture eurasienne. Lorsque les conditions seront mûres, l’Europe pourra se joindre à ce grand travail.
L’essentiel est que pour un dialogue substantiel, il faut rétablir la confiance, ébranlée par les actions antirusses de l’Occident et de l’Europe en tant que sa composante à l’ère d’après-guerre froide. La confiance ne peut être rétablie que par des mesures concrètes prouvant la sincérité du renoncement à l’utilisation de la diplomatie comme couvert pour la réalisation de desseins expansionnistes. On ne peut pas rétablir la confiance ni reprendre le dialogue à l’aide d’ultimatums comme celui présenté à la Russie à Londres le 7 juin.
En guise d’épilogue: Il est à noter que l’ultimatum londonien a été confirmé sans appel par les ambassadeurs de Grande-Bretagne, de France et d’Allemagne lors de leur rencontre au Ministère russe des Affaires étrangères le 11 juin, qu’ils avaient instamment sollicitée. C’était là le seul but de leur visite au Ministère russe des Affaires étrangères.