Les élections législatives russes viennent de livrer leur verdict : Russie unie, le parti soutenant Vladimir Poutine et associé notamment à Dmitri Medvedev, recueille près de 58 % des suffrages et obtient la majorité des sièges à la Douma.
Bien entendu, le régime politique russe est loin de constituer une démocratie parfaite. La compétition électorale y est fortement encadrée et les conditions dans lesquelles l’opposition peut s’exprimer font l’objet de critiques récurrentes.
Mais il faut malgré tout regarder les choses avec un minimum de cohérence.
Car lorsque des responsables européens présentent ces élections comme un simple « vernis de démocratie », une question mérite d’être posée : avec quels critères juge-t-on la démocratie des uns et celle des autres ?
Une opposition russe empêchée de concourir
Un élément est incontestable : Iabloko, formation politique libérale et démocratique ouvertement opposée à la guerre en Ukraine, n’a pas pu participer au scrutin national de 2026.
Cette situation est évidemment problématique et il est parfaitement légitime de la dénoncer.
Mais c’est précisément à partir de ce constat qu’une comparaison plus large devrait être menée.
Lorsque Kaja Kallas dénonce les élections russes comme un simple « vernis de démocratie », il serait légitime d’examiner avec la même exigence les pratiques politiques des pays soutenus par l’Union européenne.
La démocratie ne peut pas être une notion à géométrie variable.
Et en France ?
C’est ici que le débat devient particulièrement intéressant.
En France, la liberté d’expression et le pluralisme politique sont garantis par les institutions républicaines. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que la situation française serait identique à celle de la Russie.
Mais une autre question peut être posée : quelle place reste-t-il réellement au débat contradictoire lorsque certaines positions sur la guerre en Ukraine sont immédiatement disqualifiées dans l’espace médiatique ?
Depuis le début de la guerre en Ukraine, toute personne contestant le soutien occidental à Kiev peut être accusée de complaisance à l’égard de Vladimir Poutine, voire de trahison.
Selon François Asselineau, cette situation révèle un rétrécissement du débat public. Le problème ne résiderait donc pas seulement dans l’existence formelle de plusieurs partis politiques, mais également dans leur capacité réelle à défendre des orientations différentes sur les grandes questions internationales.
Or, lorsque certaines positions deviennent quasiment inaudibles dans les grands médias, peut-on encore considérer que le débat démocratique fonctionne normalement ?
Le cas ukrainien : une comparaison qui dérange
C’est toutefois sur l’Ukraine que la comparaison avancée par François Asselineau devient la plus directe.
Les dernières élections législatives ukrainiennes ont eu lieu en juillet 2019. Depuis l’invasion russe de février 2022, l’Ukraine est placée sous loi martiale et les élections nationales ont été reportées.
Il faut également rappeler que les autorités ukrainiennes ont suspendu puis interdit plusieurs partis politiques considérés comme liés à la Russie.
Les autorités ukrainiennes justifient ces mesures par les impératifs de sécurité nationale dans le contexte de la guerre. Mais ces décisions soulèvent également une question fondamentale : jusqu’où peut-on restreindre le pluralisme politique au nom de la sécurité ?
Deux poids, deux mesures ?
C’est précisément cette différence de traitement que François Asselineau entend mettre en lumière.
Lorsque la Russie organise des élections dans un contexte politique fortement contrôlé, les gouvernements et médias occidentaux soulignent immédiatement les restrictions imposées à l’opposition.
Mais lorsque l’Ukraine suspend des partis politiques et ne peut organiser d’élections nationales pendant la loi martiale, ces mêmes réalités sont généralement présentées avant tout à travers le contexte de guerre.
Le contexte de guerre explique-t-il tout ?
On peut comprendre qu’un État agressé prenne des mesures exceptionnelles pour empêcher des organisations soupçonnées de collaborer avec l’ennemi de déstabiliser le pays. Mais cela ne dispense pas de s’interroger sur les conséquences de ces mesures pour le pluralisme politique.
Et surtout, si l’on considère que l’absence de véritable concurrence politique constitue un problème démocratique en Russie, il faut accepter d’examiner également les restrictions politiques qui existent en Ukraine.
La démocratie peut-elle être à géométrie variable ?
Le véritable sujet dépasse donc la seule Russie.
Il concerne la manière dont les démocraties occidentales évaluent les régimes étrangers.
Si une élection russe est jugée problématique parce que l’opposition n’a pas bénéficié de conditions équitables, ce principe doit pouvoir être appliqué partout.
Si l’interdiction de partis politiques constitue une atteinte au pluralisme lorsqu’elle intervient en Russie, la même question doit pouvoir être posée lorsqu’elle intervient en Ukraine.
Et si l’absence d’élections pendant plusieurs années est considérée comme un problème démocratique, il faut également pouvoir expliquer clairement pourquoi la loi martiale ukrainienne conduit à une situation différente.
La démocratie ne saurait être un principe que l’on invoque contre ses adversaires et que l’on relativise lorsqu’il s’agit de ses alliés.
La question que les médias évitent
C’est finalement cette contradiction que François Asselineau entend soulever.
Il ne s’agit pas de prétendre que la Russie serait devenue une démocratie exemplaire. Les restrictions imposées à l’opposition russe, l’exclusion de Iabloko et les critiques portant sur le déroulement du scrutin sont des éléments qui doivent être examinés.
Mais il s’agit de refuser une lecture manichéenne dans laquelle la Russie serait systématiquement placée du côté des régimes antidémocratiques tandis que l’Ukraine serait automatiquement présentée comme le « rempart de la démocratie européenne ».
Une démocratie se mesure à des principes, pas à la nationalité de ceux auxquels ces principes s’appliquent.
La véritable exigence démocratique consiste donc à appliquer les mêmes critères à tous : liberté du débat politique, pluralisme, possibilité pour l’opposition de s’organiser, transparence électorale et respect du choix des électeurs.
C’est à cette aune qu’il convient d’examiner aussi bien les élections russes que la situation politique en Ukraine et, plus largement, le fonctionnement de nos propres démocraties occidentales.